Je me souviens qu’un petit canard, qui commençait à perdre son duvet pour quelques plumes moins seyantes, était poursuivi par la couvée toute entière. Il s’efforçait (par jeu ?), de préserver son butin : un flocon de laine que le vent avait volé à l’homme qui besognait dans la cour de la maison. Il passait tous les ans dans le hameau, en été, et de ferme en ferme, il cardait la laine des matelas. Il les installait sur deux tréteaux, les éventrait à une couture, et en sortait des masses informes de laine, compactées par le sommeil lourd des paysans, par l’ardeur des jeunes mariés ou par l’inaction des vieux. Ensuite, il les plaçait dans sa machine à carder, un engin avec un balancier redoutable doté de deux rangées de pointes recourbées comme des dents de brochet qu’il manoeuvrait  avec dextérité et constance. La bourre de laine qui en sortait quintuplait de volume et s’entassait sous la machine. Une fois terminée cette opération, il ramassait tout cela et le bourrait dans la dépouille de matelas qu’il recousait avec un gros fil et une aiguille recourbée. Il repasserait l’année suivante.